DEAR DEER

DEAR DEER de l'écrivaine Chloé Blanc
DEAR DEER

J’avais vite saisi le principe des cycles. Plus que ça même. Intellectuellement j’y adhérais. Mais c’était bien loin de suffire. Certes c’était grâce à eux que la vie fonctionnait mais, ils passaient, et n’avaient de cesse de m’alourdir ou de me plomber. Comme si, physiquement, en moi, rien ne s’opérait. Comme si mon corps et mon esprit n’intégraient rien de tout ce riche procédé. Seuls les coups se répétaient. Alors, à force de couler, un besoin crucial naissait. Celui de cette cicatrice. Cette nouvelle gravure. Cette esquisse. Qui m’aiderait à guérir et me soutiendrait.

Une cicatrice choisie, qui couplerait l’encre de son sens à celui de mon sang. Qui m’ancrerait davantage à mon propre serment. Celui d’aller toujours mieux, et encore plus de l’avant. Comme si l’aiguille pouvait injecter dans mon corps la sève permettant à ce puissant mécanisme de se réaliser en moi. De m’apaiser en déclenchant un nouvel élan. Une nouvelle empreinte pour mieux m’enraciner et avancer autrement. Un soutien inconditionnel pour m’aider à traverser mes crises, lorsque de nouveau je tomberais au fond du gouffre. Et lorsque de nouveau je me sentirais perdue et bloquée. Pour me rappeler que tout est toujours possible même lorsque je me retrouve seule. À lutter.

Une scarification comme bouclier. Pour réussir à me positionner autrement face à ces peines et ces colères qui reprenaient sans cesse les rênes de ma vie. Apprendre à gérer autrement ces geysers émotionnels. Ces douleurs vives, que j’avais trop longtemps étouffées. Un paquet de coups portés, aux autres et à moi-même, chaque fois que je me retrouvais coincée dans ces impasses insensées. Dans lesquelles je m’étais pourtant mille fois promis de ne plus retomber. À croire que j’avais préféré l’esquive, ou que je n’avais fait qu’effleurer le réel travail à effectuer. Et me consoler pourtant en constatant que chez la plupart de mes congénères les mêmes turbulences opéraient, et que nombreux étaient ceux qui choisissaient – consciemment ou non – de les laisser en errance, ou de les calfeutrer à coup de masque sociétal ou de grandes vérités.
Moi, dans mon coin, en aparté, je m’échinais à trouver un nouvel axe pour m’en dégager.

J’acceptais de creuser les sillons dans lesquels ces cicatrices s’étaient insérées. Cherchant inlassablement à retrouver l’équilibre qu’elles avaient fait vaciller. Surgissaient alors les violentes et véritables batailles. Lorsqu’on essaye d’être honnête avec soi. De virer les écueils et de s’imposer un face-à-face avec les parts de nous qu’on n’aime pas. Celles qui apparaissaient lorsque on arrête de charger l’autre. De l’accuser, de le blâmer. Ou de vouloir le dominer. Lorsqu’on consent, doucement, à prendre pleinement sa part de responsabilité. À ce moment-là, il n’est plus question de briller, mais d’identifier qui on est. Arriver à faire fi de tout ce bordel. Du brouhaha extérieur, pour se concentrer sur ce qui nous crispe. Ce qui crisse en nous. Ce putain de bruit intérieur. Entendre tout au fond les vieux refrains qui se jouaient de moi. Mes sourdes mélodies qui fondaient et confortaient le nid de mes illusions et autres dérives

J’étais d’accord avec l’idée et avec le principe de changer. D’adopter de nouveaux comportements, même si, en testant, en cherchant, j’essuyais de nouvelles raclées et pouvais me planter en choisissant les mauvais alliés ou les mauvais sentiers. Mille fois je crus avoir, pour de bon, réussi à traverser mes profondes turbulences. Pour mille et une fois de plus, constater que de nouveau, je me retrouvais aux prises avec les mêmes démons et les mêmes tourments. J’avais seulement encaissé différemment les mêmes revers.

Alors j’y retournais. J’allais débusquer les cicatrices les plus sournoises. Plus difficiles à avouer. Ces bouts de rochers auxquels je pouvais m’accrocher pour parfois être mieux regardée, admirée ou rassurée. Pour mieux pleurer aussi, sur mes anciennes galères et échecs présumés. Pour mieux m’apitoyer, au risque de trop m’épancher. Ces cicatrices qu’au final je pouvais aimer raviver, dans une forme de jouissance. Pas que la peine soit feinte, mais elle finissait par se jouer de moi lorsque je m’acharnais à l’entretenir et à la réanimer.

Couper avec des personnes et des habitudes que j’avais tant aimées. Couper avec un passé. Même si, pour ça, on n’est jamais vraiment prêt.
Comprendre mon interaction à l’autre. La nécessité de ce qu’il opère en moi et sur moi. Apprendre à garder mes distances aussi parfois. Comprendre que l’autre n’est que le support permanent de ma vision du monde. Et moi du sien. Qu’il est justement là pour m’apprendre à me connaître et à me définir.

Et puis un jour, se laisser envahir par la beauté des premières percées. Celles propres à l’effort et à l’exigence. À l’acceptation de l’inconfort et du temps incompressible. Aux mutations profondes. Bien loin des pseudo solutions pulsionnelles et passagères. Bien au contraire. Celles qui, une fois gagnées sont pour toujours installées. Et qui s’inscrivent dans l’évidence lorsqu’on constate une réaction tranquille et posée, face à une situation anciennement incendiaire.

Voilà tout ce que racontait, contenait et supportait cette nouvelle cicatrice. Un compagnon qui, même si je tombe, restera toujours là. Ne me lâchera pas. Qui désormais fera partie de ma vie, faisant toujours corps avec moi. Veillant sur moi. Et vice et versa. Qui m’aidera à garder mon étincelle d’enfant tout en embrassant pleinement mes responsabilités d’adulte. À mieux accepter les jours avec et les jours sans.

Restait à choisir l’emplacement de cette nouvelle cicatrice. Dans mon dos, au bas de ma nuque. Pour protéger mes arrières et me donner la possibilité de l’oublier parfois. Pour m’offrir aussi la joie de la retrouver et la redécouvrir. Choisir aussi celui ou celle qui tiendrait l’aiguille. Demander à ce parfait inconnu de graver ma chair, de la percer. L’autoriser à la brûler, à la faire saigner. Arriver au rendez-vous, sûre de mon envie et de ma décision, et un peu stressée aussi.

Mon modèle, toi mon cher cerf. Toi qui sais accepter ces périodes de mise à nue nécessaires. Même si pour cela, tu dois – chaque printemps – abandonner tes bois. Eux qui, pourtant, assure ta prestance et ta force au combat. Tes précieux radars, grâce auxquels tu captes finement les dangers à venir. Toi, mon rappel au sens de la vie, que j’ai choisi et que je chéris. Toi qui n’as de cesse de perdre tes ramures et qui toujours garde la foi. Qui restes dans l’acceptation permanente de laisser mourir l’ancien pour renaître. Toi qui me rappelles que je l’ai déjà fait – mille fois – et que je suis prête à recommencer, aussi longtemps qu’il le faudra. Aussi longtemps que le printemps refleurira.

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