LOST INTO MY THOUGHTS

LOST IN MY THOUGHTS de l'écrivaine Chloé Blanc
LOST INTO MY THOUGHTS

« Tu penses trop! ». Qu’est-ce que j’ai pu l’entendre cette phrase … Et pendant longtemps, elle m’a figée dans un entre-deux.

D’une part, je donnais raison à mes détracteurs, je savais que mon cerveau usinait trop, mais d’un autre côté je ne voulais pas non plus mettre une certaine faculté à l’arrêt. J’étais d’accord avec l’idée de m’offrir davantage de moments de sérénité, mais comment y arriver, là, je calais. J’avais cependant saisi que ma clé résidait dans la compréhension de ce processus qui me gouvernait, de ses multiples rouages et des ressorts qui l’actionnait. À l’image de situations d’errance thérapeutique, il me semblait qu’aussi longtemps que je n’identifierai pas ma problématique, il me serait impossible de la traiter, et encore moins de m’en libérer. Mon besoin incessant de comprendre pouvait ainsi s’expliquer.

Mon modus operandi, donc, m’échappait. Je ne savais pas ce qui m’amenait à fonctionner ainsi. Enfin, si. J’avais, pour certains sujets, ma petite idée : un lot de peurs profondes qui continuaient à m’agiter. Mais lesquelles précisément ? Là encore, je butais. Quoique. Je cernais tout de même quelques éléments clés. Il s’agissait de me rassurer moi, de sceller de nouveaux points d’ancrage. De sécurité. De calmer mes peurs en trouvant de nouvelles réponses mieux appropriées et de les acter pour les voir prendre vie dans la réalité.

Parfois je me disais que le plus juste – pour calmer ce mental – pourrait être d’apprendre à l’écouter. Ne plus le subir mais l’analyser. Capter ce qu’il essayait de me cacher ou ce qu’il se refusait à me montrer (par crainte, sûrement d’un arrêt cardiaque vu son efficacité). Demander à la peur de s’asseoir à mes côtés et la tranquilliser. Tenter de diagnostiquer mes pensées et mes songes nocturnes pour comprendre ce qui les sous-tendaient. Quelques soient mes parts obscures à visiter, les accepter et les accueillir pour mieux les dépasser. Calmer un ego qui devait certes chercher à me protéger mais qui souvent, par ce même biais, m’éloignait, me mettait à distance de ce, et de ceux, que j’aimais. Un manque de lâcher prise et de foi peut-être. En moi, en l’autre et en la vie.

Le couple et le foyer que je n’avais pas réussi à fonder m’avait longtemps maintenue isolée dans un cloître glaçant et glacé. Pourtant, vivre seule fut, après une période où tout s’était écroulé, l’unique protection à ma portée pour m’assurer un cocon-bouclier face à un monde extérieur qui trop souvent m’agressait. Tout aussi paradoxalement, je constatais qu’à trop vivre seule, mes pensées, mes réflexions, mon dialogue interne circulaient dans un air vicié, renforçant une certaine fragilité. Pas que la solitude me dérangeait, bien au contraire, je la chérissais en partie et voulais en préserver quelques aspects. Mais sa trop grande constance pouvait se retourner contre moi, augmentant une anxiété et une dépendance contre lesquelles pourtant, et depuis toujours, je luttais.

À un moment où tous mes paradigmes avaient changé, où j’avançais à contre-courant, en marge de l’écrasante majorité, un besoin vital de combler l’abysse qui me constituait avait pu me faire glisser vers de mauvais choix ou de mauvaises façons de procéder. Abîmant parfois mon intégrité physique, mentale, émotionnelle ou morale. Alors que je luttais dans la traversée de ce brouillard dissonant, je pouvais parfois rester coincée dans certaines situations bancales et paraître « petite », ou facile à écraser, à dominer, ou à duper. Je me sentais considérée telle une jeune et naïve gamine un brin touchante ou amusante avec laquelle il était permis de s’amuser, avant de finalement ne plus la supporter. Ne plus souhaiter sa proximité si ce n’est dans une unique relation ambigüe où seuls l’amusement et la sexualité attiraient, mais où la construction et l’engagement n’entraient pas dans l’échiquier.

Endurant ces mépris (ou ces « mal compris ») répétés, je résistais. En pleine plongée dans la noirceur et l’obscurité, tenir le coup était mon seul sujet. Le temps de cette traversée et dans l’après, mon objectif restait toujours le même : accéder à un tableau plus complet. À une percée de lumière et de compréhension bien plus profonde de ce qui se jouait et qui finirait bien par tout éclairer : ce qui en moi bloquait, ce qui en moi déconnait pour n’attirer que ces échecs répétés. En attendant, après chaque revers, je me relevais, moi et ma part de responsabilité que j’analysais. Je me soignais et je réfléchissais.

Les unions les plus précieuses qui peuvent s’offrir et se partager dans la nudité, comme la création d’une famille et d’un foyer chaleureux et sécurisé, restaient mon projet. Ces espoirs ne m’étaient visiblement pas encore accordés. Mais rester trop seule m’abîmait. Je comprenais tout ce que l’altérité, au sein d’un groupe, comme au plus près, pouvait apporter. Que l’interaction avec l’autre m’était aussi nécessaire, même si parfois elle pouvait m’éprouver, pour mieux trouver mon centre, définir mes contours et m’affirmer. Alors, malgré mes lacunes, mes fantômes et mes meurtrissures, j’y retournais. Je commençais à mieux cerner ce qui me convenait ou ce que je refusais. Je rencontrais aussi de plus en plus de personnes qui, naturellement, me soutenaient, souhaitaient m’aider et m’apaisaient.   

L’envie d’une vie de couple, amoureuse, tout comme réussir à fonder un foyer continuait à envahir mon cœur et le sublimait. Mais j’acceptais que sa date et sa manière d’arriver, dans ma vie, pouvait m’échapper. Cependant j’identifiais que je pouvais déjà me sécuriser moi, en m’attelant à construire un « chez moi ». J’avais besoin de modeler. Concrètement. Je ressentais le fait que façonner mon lieu de vie était une étape clé pour m’aider à me consolider. Soutenir ma confiance en moi et renforcer ma propre sécurité. Quelques soient les sous de côté que je n’avais pas.

Je choisissais alors de quitter ce lieu de vie que je louais et qui ne me correspondait plus face à l’évolution que je traversais. Ce qui avait été nécessaire devenait obsolète. Rester dans cette impasse avec laquelle je n’étais plus alignée me vidait. Alors, je relançais les dés avec un nouvel objectif : trouver un groupe, une vie en collectivité au sein de laquelle je me sentirais entourée, où je pourrais accéder à toutes les connaissances et la pratique qui me manquaient pour mettre en œuvre mon nouveau projet.

M’offrir un temps et un lieu où me nourrir, moi et mon envie de revivre plus proche de l’humain et du vivant. Renouer avec le luxe du temps à disposition pour à nouveau apprendre, étudier, planifier et créer. Acquérir un lopin de terre qui deviendrait le mien. Que je pourrais édifier à ma manière, à l’image de mes rêves : plein de sérénité et de vie, où tous les amis et la famille seraient à bras ouverts accueillis. Une belle parcelle, peut-être même en lisière de forêt, une terre à cultiver, quelques animaux à adopter et la pratique de mes soins à développer. Pour le logis, je n’avais pas besoin de grand-chose. Une belle vue et de belles compagnies scelleraient mon harmonie. Au regard de mes non économies, l’auto-construit ou l’habitat léger me suffiraient, et je restais ouverte à tout ce que la vie par magie pourrait m’offrir ou mettre sur mon trajet.

Je focalisais aussi sur ce besoin d’avoir un feu au centre de ce nouveau foyer. Une parfaite mise en abîme de cette chaleureuse présence qui, de par sa lumière sonore et physique, réchauffe, enlace, embrasse et rassure. Un feu auprès duquel on se sent protégé. Et pour la question des enfants, je verrai. Ce qui m’avait obsédé, finissait par changer. Ce qui depuis des décennies me semblait un deuil impossible à faire, cette croix sur la maternité, semblait devenir une possibilité. Pas un nouveau choix posé, mais une éventuelle acceptation qui ne serait pas si violente que dans le passé. Deux voies s’ouvraient. Mais cette croix, sur ce sujet, ne pourrait être appréhendée comme la condition « sine qua non » devant laquelle je devrais m’incliner pour donner la possibilité à un couple d’exister. Le sacrifice n’avait plus sa place dans ma réalité. J’en avais trop fait, et, mal orientés, ils m’avaient trop coûtés. La fatalité n’avait plus à être encaissée pour espérer voir débarquer un bonheur prêt à s’installer. Si je devenais la dame de cœur de mon roi de rêve, alors, tout serait possible et, naturellement, tout s’alignerait.

Un pas après l’autre, chaque chose en son temps et une nouvelle assurance : ce qui devrait advenir adviendrait. La vie en savait plus que ce qu’on acceptait de lui accorder. Le pourquoi du comment parfois pouvait nous échapper. Sur le moment tout du moins. Alors, je choisissais de respecter le lit de la rivière de la vie et le flow qui la guidait. Et, à la racine de cette nouvelle envolée, force était de constater que je sentais mon anxiété se calmer. De profonds problèmes avaient donc pu être ciblés et réglés. Pourtant, je repartais dans mes tours de pensées. Alors, je mettais en place ce nouveau projet, et en parallèle je reprenais le fil de mon exploration.

Je percevais une sensation d’état d’urgence qui m’agitait par trop de retard pris dans une partie de ma vie. Un « pas de temps à perdre », élevé à l’exponentiel par un trop de choses à faire. Une impression de délai, de dead-line beaucoup trop rapprochée. Une course-poursuite prête à guillotiner mes projets, qui pouvait me pousser à faire des choix casse-gueule et précipités. Une soif d’apprendre qui débordait face à un tsunami de nouvelles choses à intégrer. Le désir et le besoin simultanés de développer une expertise précise et pointue dans certains domaines et sur certains sujets. Et un égal besoin de tranquillité. De pouvoir enfin me poser. Réussir à vivre pleinement cette vie et pas seulement à moitié, même si j’avais pu par moments, dans le passé, perdre un temps qui me semblait maintenant difficile à rattraper.

Une psy avait, en une phrase, mise à mal l’éternelle litanie qui d’ordinaire m’était servie. Elle avait remplacé cet accusateur « Non, mais toi, tu penses trop ! » par un « en fait vous êtes très intelligente, vous captez vite les choses, et votre pensée part en arborescence, c’est pour cela que vous galérez ». Et tout d’un coup mon mental n’était plus un boulet mais, comme je le pressentais, un possible précieux allié avec lequel il me fallait apprendre à mieux collaborer. Adopter un cadre pour canaliser son éparpillement, sans pour autant bloquer mon potentiel arborescent.

Le cadre m’aidait à calmer la frénésie qui pouvait m’habiter, c’était un fait. Quand je le vivais, je le ressentais. Il calmait mon mental et apaisait mon coeur. À l’image d’une main, sereine et tranquille, qui se posait doucement mais sûrement sur la toupie que je devenais. Il rendait même soudainement mes plus grands rêves possibles d’accès. Mais si ce cadre venait d’un autre, qu’on cherchait à me l’infliger, là c’était le rejet assuré. Subir la volonté d’une domination pyramidale était devenu hors sujet. Le compromis, le discuté, le communément souhaité, le cocréé : oui. Pour le reste ma porte était dorénavant fermée. Définir, sélectionner, ordonner et cadrer ce sur qui, sur quoi et comment je réservais mon attention, mon énergie, mon coeur et ma pensée, assurait ma nouvelle sécurité et ma nouvelle façon d’avancer.

J’assumais aussi désormais ma passion et qui j’étais. Ce qui avait pu m’être si souvent reproché, mes plongées dans les sphères psy et occultes, me constituaient. La Sagittaire que j’étais était faite de, et pour, ces explorations. L’envie et le besoin de côtoyer au plus près l’inconscient – individuel comme collectif – et ce qui était caché, constituaient mon oxygène et ma vitalité. La navigation dans le domaine de la psyché et de la parapsychologie me semblait innée. Cette voie, cette voix-là, pour rien au monde ni personne je ne la quitterai. Ce serait me quitter moi. Et, les érudits de cette même lignée me comprendraient.

Je constatais aussi que depuis longtemps – si ce n’est toujours – on se confiait souvent et facilement à moi. On me disait « tout » même, parfois. Un besoin que les choses soient verbalisées, extraites, pour qu’elles s’ancrent enfin dans une réalité. Et ces confidences résonnaient en moi. Je finissais par comprendre que mes plus grandes galères, mes traversées les plus obscures, se définissaient comme étant mes meilleurs piliers pour ce qui suivrait. Je comprenais que pour l’autre, comme pour moi, parler est un besoin, et qu’écouter est un art. Encore fallait-il savoir parler. Encore fallait-il savoir écouter. Et plus précisément encore, entendre.

On m’indiqua que je gagnerais à laisser plus de place à mon intuition. Qu’à l’opposé du mental, douce et posée, elle chuchotait. Raison pour laquelle elle avait besoin de calme et de silence pour être perçue et captée. Une source subtile qui ne pouvait être contactée que dans les profondeurs du lâcher prise et de la tranquillité. Ce flow que j’avais déjà ressenti. Je constatais alors, qu’effectivement, l’intuition était souvent là. Maintes fois occultée ou mise en doute par ce mental trop ardent. Une intuition mêlée à une hypersensibilité.

Je réalisais que ces deux sœurs jumelles grâce auxquelles je recevais fréquemment, et malgré moi, des informations présentes dans l’air, me demandaient parfois du temps avant de réussir à les rendre claires. À démêler les messages qu’elles portaient. Elles offraient la possibilité d’accès à une compréhension, une vision, plus juste et plus équilibrée de ce qui était en train de se passer. De se jouer. Ce que depuis toujours, je m’attelais à trouver. L’entrée de mon nouveau chemin et de ma nouvelle sérénité.  

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