Retomber sur ces étiquettes fut un doux choc. Chloé Blanc. Un prénom et un nom. Les miens. Brodés au fil rouge, sur un fin tissu rectangulaire blanc. Retrouver ce discret supplément voué à être cousu sur mes vêtements me fit instantanément entrer en contact avec mon moi d’il y a quarante ans. Comme si ces deux temporalités existaient en même temps, liées par ce si petit élément. Une sensation aussi étrange qu’agréable. Une étiquette. Sûrement pas la première, puisqu’avant l’entrée en maternelle j’avais déjà dû porter celle de « petite dernière ».
Une de mes premières étiquettes donc. Assez minimaliste. Mais que racontait-elle de moi finalement ? À part mon nom et mon prénom… D’ailleurs mon nom de famille aurait pu changer si je m’étais mariée. Et mon destin avec, dans la foulée. Ou un autre aurait pu être accolé à ce qu’on appelle « le nom de jeune fille ».
Il arrive aussi qu’un nom soit substitué. Une amie, pourtant non mariée, avait vu le sien changer après avoir été adoptée. Un retrait, un remplacement de son nom de naissance, après le décès prématuré de son premier père. Un premier nom et une première lignée qui resteront pour autant profondément ancrés en elle. Alors, pas si minimaliste à bien y penser. Un nom rappelle et embarque avec lui toute une généalogie. Chaque être qui l’a composée et qui l’a faite vibrer. Même sur une trop courte durée. Une lignée dans laquelle, selon les croyances, nous avons sciemment fait le choix de nous inscrire, contredisant les paroles d’une chanson peut-être aussi célèbres qu’erronées. «On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille ». Se pourrait-il que ce soit l’exact opposé ?
Un prénom, et tout ce qu’il contient. L’intention de ceux qui l’ont choisi, nos parents souvent, mais pas toujours. Ou le prénom d’un ancêtre qui nous a été transmis, en mémoire ou en soutien. L’histoire autour de ce choix. Comment et quand leur est-il venu à l’esprit. Pour mes parents ce fut dans une auberge, en rencontrant la femme qui la tenait. Ils ont dû bien l’aimer, elle et ce qu’elle émanait. « Elle s’appelait Chloé ».
Et puis, il y a la vision que l’on pose sur nous-même, via ce prénom qui nous façonne. Personnellement, passer d’une période où sa rareté m’obligeait à devoir constamment l’épeler, à la banalité d’un prénom parmi les plus fréquemment donnés, m’a déprimée. L’impression d’avoir perdu une part de ma singularité. Singularité pour laquelle, enfant, j’avais dû batailler. Tous ces efforts du passé balayés. Mon ancienne exception, devenue à la mode, avait perdu tout son attrait. Je découvrais l’expérience du « tout et son contraire ». Et même si l’originalité fut un temps difficile à porter, elle restait de loin mon identité préférée.
La signification de ce prénom que nous portons en nous. Son origine, ses racines. Me concernant il s’agit d’une « jeune pousse » ou d’une « bergère ». J’y vois l’image d’une certaine vitalité et d’une certaine tranquillité aussi. Son étymologie évoque une nature qui m’entoure, et cette notion me parle. Je me rappelle, un été, traverser en voiture sur plusieurs kilomètres un décor dévasté, calciné par un feu sans pitié. Je fus envahie d’une profonde tristesse, mais cette dernière s’envola d’un coup quand je vis, au milieu de tout ce noir, une jeune pousse verte, d’une couleur aussi vive que la force de vie dont elle débordait. Tous les espoirs étaient, grâce à elle, à nouveau permis. La vie repoussait déjà, et reprenait tous ces droits. Cette énergie de vie, ce magnifique acabit, j’aimais m’en imaginer remplie.
Plongée dans cette étiquette, j’en venais à me demander : « Si on m’enlève mon nom et mon prénom, si on m’enlève les surnoms ou les diminutifs qui m’ont été donnés ou qui me le seront, si on m’enlève la vibration qu’ils émettent et la manière dont ils me font vibrer, alors qui suis-je ? Qui suis-je sans ces sonorités qui me définissent et qui me bercent malgré moi ? Au son desquelles je me retourne et me reconnais.»
Puis, faisant glisser cette étiquette entre mes doigts, je m’attardais sur son relief, celui de sa broderie. Le relief dont elle était faite. Comme l’empreinte que les terres laissent en nous. Les paysages et les climats où nous sommes nés. Certains détesteront la fine pluie. Mon père l’adore. Elle lui rappelle les délicieuses sensations de son enfance en Normandie. La différence des contrées, proches ou lointaines, et la manière dont elles s’ancrent en nous. Le caractère et les goûts qu’elles nous donnent. Toutes ces beautés cachées, gravées en chacun de nous. Tous ces reliefs dont nous sommes constitués.
Un relief qui me rappelle celui du braille aussi. Cette lecture, plus sensible, plus subtile, qui se fait par le toucher. Un de mes frères l’avait apprise. Je me souviens de ces objets, poinçons et tablette, posés sur une des étagères de son bureau. Inspiré ou affecté par ce qui était arrivé à l’un de nos cousins plus âgé. Ce dernier, à 18 ans à peine, s’était réveillé en ayant perdu la vue, mais pas la vie. Fauché en mobylette, puis tombé dans le coma. L’étiquette qu’on aurait pu poser sur lui : « il est fichu », et tout le contraire dont je peux témoigner. Un aveugle perçoit bien plus qu’on ne le croit. Petite, assise sur ces genoux, je me souviens de lui, m’apprenant à lire, les yeux fermés, les pièces de monnaie : « celle-ci te semble-t-elle petite, moyenne ou grande ? » …Puis, il m’orientait sur ce que leurs tranches pouvaient m’indiquer : « Est-elle lisse ou crantée, ou est-ce une alternance des deux ? Et, s’il n’y a que des crans, sont-ils rapprochés ou éloignés ? … ». J’adorais. Et lui, après avoir tout réappris, était devenu kiné. Un orfèvre précisément apprécié du fait de cette singularité. Comme au théâtre. Une levée de rideaux, un décor apparaît, tout en cachant son envers.
Une pièce de monnaie, ses deux faces, son épaisseur. Et la question à laquelle, aujourd’hui, elle me fait penser : Nous attardons nous assez sur « l’entre deux » ? Sur « l’antre d’eux » ? Sur l’épaisseur, l’intérieur de chacun de nous. Sur ce qui tranche avec le tout ou rien. Sur ce qui dépasse du simple « pile ou face ». Sur ce qui relie, autant qu’il sépare. Nos frontières, nos limites autant que nos points de jonction. Nos traits d’union.
Puis, mon regard repartait sur sa forme rectangulaire. Le choix d’un cadre qui me rappelait celui des écrans de cinéma, et des univers dans lesquels ils nous embarquent. L’espace qu’ils créent et sur lesquels ils nous ouvrent. Des portes d’entrées sur d’autres mondes, qui nous nourrissent, ou nous appauvrissent, nous élèvent, ou nous abaissent, suivant la qualité et l’intérêt de ces derniers.
Les histoires qu’ils nous racontent, comme celles que l’on raconte, ou que l’on se raconte. Sur nous-même comme sur les autres. Notre monde intérieur et ce qu’il nous fait projeter sur l’extérieur. Les histoires, les narratives que nous plaquons sur ce qui nous entoure. Les étiquettes qu’à notre tour nous collons, sur nous comme sur les autres. Définir l’autre est souvent plus facile que de se définir soi. Alors même qu’en définissant l’autre, on donne beaucoup d’informations sur soi. Untel est un con ! Ah bon ?! Pour qui ? Pour quoi ? Depuis quand ?
Puis les écrans plus petits encore, de télévision ou de téléphone. Et l’étonnement, au regard de la place que le plus petit d’entre eux peut prendre dans nos vies. L’écran de ces téléphones, devenus parmi les plus addictifs, nous permettant certes de rester en contact parfois, mais nous maintenant aussi à distance de la vraie vie. De ce qui peut se vivre dans le côte à côte. Dans les 180 ou 360° qu’il y aurait à explorer ou à contempler.
Les étiquettes, collées sur les articles, comme celles qui nous collent à la peau. Celles auxquelles certains aiment nous cantonner. Puis constater, en changeant de lieu, d’environnement, d’entourage, de centre d’intérêt, de se voir, comme par magie, transformé. Tout peut faire partie d’une même vie. De dernière de la classe, éternelle célibataire, à inscrite dans le peloton de tête de ses études post bac et installée en couple officiel et établi. Cette expérience m’a beaucoup appris.
L’étiquette, comme une diapositive, ou le négatif d’un film argentique. Une fois projetée, l’ombre devient la lumière et la lumière devient l’ombre. Comme ces boules de verres qui inversent les décors. Celles à travers lesquelles ce qui est en haut se retrouve en bas, et inversement. Suivant les paradigmes, le haut du panier peut se révéler être le bas d’un autre. L’étiquette peut contenir, et se transformer en, son exact opposé.
Des étiquettes qui définiraient ce qu’est un échec ou un succès ? Un parcours scolaire identifié chaotique ou « réussi » et ce sur quoi il est supposé déboucher. Un couple que l’on croyait uni pour la vie et qui se désunit, pour un temps ou pour la vie. À l’image du conte chinois du paysan et de son cheval blanc « comment savoir si c’est une chance ou une malchance ? ». Et tout ce temps, pendant lequel on souffre de ne pas entrer dans les clous, d’être hors cadre, non conforme, non accepté tel que l’on est. Tel que l’on naît. Puis tout ce temps pendant lequel on bataille, essayant de devenir « conforme », pour finalement plus tard s’échiner à sortir de ce nouveau nid devenu, à son tour, carcan. Des limites dans lesquelles on se sentira bien trop contraint, brimé. Bien trop loin de la liberté recherchée. Puis enfin devenir son propre vase, celui qui peut offrir autant qu’il peut recevoir. Apprendre à s’apprécier. Se transformer et se révéler.
L’étiquette comme date de péremption. Pour une question d’âge. Être trop vieux pour « ses conneries » ou trop jeune « pour comprendre ». Prendre un coup de vieux ou rajeunir de dix ans … et ce qui génère ces revirements. Dix ans de plus, dix ans de moins. À quinze ans, on m’en donnait facilement cinq de plus, à quarante-cinq dix de moins. L’âge, que raconte-t-il finalement ? Être adulte et avoir gardé son esprit d’enfant, ou l’avoir perdu depuis bien longtemps. L’âge, ce temps qui passe, et les variations avec lesquelles il s’affiche sur nous. Ce qu’il dit de la manière dont on laisse, ou non, circuler la vie en nous. L’éphémère de cette étiquette, comme celle d’un polaroïd. L’instantané. Ce qu’il en restera à jamais et ce qui n’existera plus jamais.
L’étiquette dont on dit se foutre. « Je suis comme ça. On ne se refait pas ! C’est comme ça … ». Ah bon ? Alors on en fait quoi ? On en reste là ? Serait-il vraiment impossible de changer, de se réinventer, d’évoluer ? J’ai fumé quinze ans de ma vie sans imaginer pouvoir m’en passer avant de prendre la décision d’arrêter. Pourtant, aujourd’hui, quand je le dis, j’ai l’impression de parler d’une étrangère. J’ai pu longtemps boire à l’excès et souffrir de ne pas savoir comment arrêter, et maintenant ne plus le désirer, ne plus ressentir aucun attrait envers ces multiples verres. Identifier ce sur quoi on peut travailler, sur soi, et s’y atteler, pour peu qu’on ait envie d’évoluer, de se le libérer.
La place de l’étiquette qui dépasse à peine d’un vêtement, la taille qu’elle indique. Celles que certains se vantent de pouvoir porter. Celles dans lesquelles parfois on s’obstine à vouloir entrer, et à quel point on peut être affecté de ne pas y arriver. Celle qui indique une marque, et l’image qu’elle reflète. Le style qu’on veut afficher. Le scénario que l’on souhaite vivre ou véhiculer en se glissant dans ces vêtements. L’étiquette qui indique la matière, plus ou moins saine, plus ou moins noble. Une notion de qualité, qui n’intéresse souvent que les initiés.
Les étiquettes qui indiquent la composition de ce que l’on mange, et qui finira par nous constituer une fois ingérée. Nous sommes ce que nous mangeons, autant que les liens et la qualité (ou non) des relations que nous entretenons. Tout ce qui nous nourrit façonne autant nos corps que nos esprits. Nos pensées et nos émotions aussi. Celles que nous entretenons, comme celles que nous développons.
Le cadre, carcan qui nous empêche ? Ou le cadre, contenant qui nous libère ? N’est-ce pas dans la limite du cadre d’un tableau que le chef d’œuvre peut être peint ? Respecter dans un premier temps certaines conventions pour pouvoir, plus tard, mieux s’en affranchir.
Toutes ces étiquettes, ce qu’elles cachent comme ce qu’elles révèlent. Décoller mes étiquettes. Toutes celles qu’on aurait, ou que j’aurais, pu me coller. Conserver celles qui me plaisent et délaisser celles qui me pèsent. Continuer à m’en créer de nouvelles, pour me révéler et me réinventer. Et celles de mon enfance, brodées au fil rouge, sur ce tissu rectangulaire blanc, je les garde comme un trésor retrouvé. Puissant raviveur de promesses à l’enfant que j’étais, et que j’ai à cœur d’honorer.